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La France doit-elle intervenir au Tchad?

Carnet de route au Tchad

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image Envoyée spéciale de FRANCE 24 au Tchad, Virginie Herz nous livre ses impressions sur la situation

France 24 - Mardi 18 mars 2008 Par Virginie Herz Alors qu'un accord de non-agression a été signé avec le Soudan, N'Djamena reste sous tension. Envoyée spéciale de FRANCE 24 au Tchad, Virginie Herz nous livre ses impressions sur la situation.

Mardi 18 mars

 

« Les pleurs de l’homme, c’est le rire », dit une expression locale. A défaut de manifester publiquement contre les abus de pouvoir qu’ils subissent, les habitants de N’Djamena cultivent l’humour noir et se moquent à mots couverts de ceux qui les dirigent. Par exemple, un des chefs militaires qui a fui dès le début des combats contre les rebelles est surnommé « Kaltouma Nadjina », du nom de la championne tchadienne de 200 mètres. Mais plus que tout, les habitants de la capitale ont le don de raconter leurs malheurs sous forme d’anecdote et sur un ton badin.

C’est assez déconcertant au début, je dois l’avouer. Mais ici, ça ressemble presque à un art de vivre, peut-être même à une philosophie. Certains en Occident appellent ça du fatalisme, voire de la nonchalance. Et de fait, les habitants de la capitale tchadienne sont pour le moins peu stressés. Le temps ici n’a pas la même valeur qu’en France. C’est un poncif, mais c’est vrai. D’ailleurs ici, on ne dit pas de quelqu’un qu’il est stressé, mais qu’il « a le stress », comme s’il s’agissait d’une maladie, comme la grippe ou le paludisme. D’ailleurs, n’en est-ce pas une ?

Toutefois, j’ai constaté qu’il y a un thème que les Tchadiens de la capitale abordent de façon plus grave, parfois virulente, souvent sentimentale. Quand ils évoquent la France, il n’est pas rare que les soupirs ponctuent leur exposé qui commencent souvent par « nous ici, on aime la France » et de préciser que les Tchadiens avaient été les premiers à répondre à l’appel du 18 juin.

Cela m’avait déjà frappé lors de mon premier séjour ici, en décembre quand l’affaire de l’Arche de Zoé avait commencé. Après la visite éclair du président Nicolas Sarkozy au cours de laquelle il avait promis qu’il ferait revenir en France les membres de l’ONG, et ce, avant même le début d’un procès au Tchad, la colère et l’amertume étaient perceptibles. Même de la part des plus francophiles. Ainsi un député m’avait dit : « On nous reproche d’être une république bananière, et au moment où on veut appliquer la loi – inspirée du Code pénal français – on nous demande d’être souple ! Il faudrait savoir ce que les Occidentaux et surtout la France attendent de nous ».

Autre motif de déception : alors que la France a soutenu le régime au pouvoir contre les rebelles, elle a mis beaucoup de temps à condamner la répression des opposants politiques. Lol Mahamat Choua, Ngarleji Yorongar et Ibni Oumar Mahamat Saleh ont disparus juste après l’attaque N’Djamena. Ce sont les plus connus, mais pas les seuls. Les témoins affirment qu’ils ont été enlevés par la garde présidentielle. Les deux premiers ont été libérés et sont actuellement en France, le troisième n’est toujours pas réapparu. Aujourd’hui dans un communiqué, ses partisans lancent un énième appel pour que sa disparition soit élucidée.

Sous la pression internationale, le président Déby a mis en place une commission d’enquête qui s’est réunie aujourd’hui pour la troisième fois. Mais l’avocat de la famille d’Ibni Oumar Mahamat Saleh estime qu’il s’agit d’une « pure comédie » et que ses sept membres tchadiens – des notables – ne sont ni impartiaux, ni indépendants. Comme d’ailleurs la justice. D’ailleurs, l’avocat - ancien magistrat et connu pour son enquête sur les crimes de l’ancien président Hissène Habré - n’a même pas jugé utile de porter plainte dans son pays, tant il estime que cette démarche ne peut aboutir.

La Commission d’enquête a aussi sa caution internationale : un représentant de la Francophonie et trois de l’Union européenne en poste à N’Djamena. Un diplomate de la Commission européenne, un Allemand et un Français. Aucun des trois n’a voulu nous répondre sur l’avancée de l’enquête. Pas étonnant, ils n’ont même pas encore interrogé les témoins de l’enlèvement d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, ni d’ailleurs son avocat. Pourtant ça fait déjà plus d’un mois.

Au départ, ses partisans fondaient beaucoup d’espoir dans l’Union européenne. Elle avait soutenu l’accord politique d’aôut 2007 ainsi que le Comité de suivi pour une nouvelle Constitution qui en résultait et dont faisait partie l’opposant Ibni. Mais depuis février, l’Union européenne est quasiment muette sur sa disparition.


Lundi 17 mars


Aujourd’hui, après des mois de retard, débute très officiellement le mandat de l’Eufor qui vient d’atteindre sa "capacité opérative initiale". Concrètement cela signifie qu’en termes de logistique, tout est presque en place et que le nombre minimum de soldats requis sur le terrain – 1700 – a été atteint. Dorénavant, la force européenne va pouvoir mener sa mission, qui est de protéger les réfugiés du Darfour ainsi que les déplacés internes tchadiens et centrafricains. La plupart sont à la frontière soudanaise.

Evidemment un reportage s’impose. Le problème c’est que je suis à N’Djamena, à des centaines de kilomètres de la zone d’opération dans l’est du Tchad. D’ailleurs, pour se déplacer dans le pays il faut une autorisation que je n’ai pas. Mais de toute façon, même là-bas, je n’aurais pas pu filmer grande chose, parce dans cette première phase de déploiement de l’Eufor, les patrouilles autour des camps de réfugiés sont menées par des forces spéciales et il est interdit de les filmer.

Je dois donc me contenter de grappiller des images au Camp Europa, la base arrière de l’Eufor située dans la banlieue de N’Djamena. C’est par ici que transitent tous les soldats de la force européenne. En arrivant à l’aube, je vois des Belges qui montent des tentes, des Français – qui constituent 80 % des effectifs – préparer les repas, des Finlandais faire du jogging…  J’envisage de filmer les postes de commandement – c'est-à-dire les bureaux -  mais on m’informe, que les écrans d’ordinateur doivent d’abord être éteints pour cause de "sécurité défense".  En image – base d’un reportage télévisé, ça risque d’être pour le moins problématique. Finalement, j’apprends que des Suédois partent patrouiller autour du camp pour s’acclimater. Il fait 40° et, même s’ils connaissent le Kosovo et l’Afghanistan, ces « marines » sont débutants dans le climat du désert.

A les voir marcher dans la poussière, je me demande à quel point ces soldats vont vraiment pouvoir accomplir leur mission. L’ampleur de la tâche est énorme. Ils doivent non seulement faciliter le travail des humanitaires, mais aussi aider les instructeurs de l’ONU à former des gendarmes tchadiens pour assurer la sécurité à l’intérieur des camps, et surtout protéger les réfugiés et déplacés internes, en l’occurrence 450 000 personnes. Les soldats de l’Eufor, eux, même quand ils seront tous arrivés – a priori fin mai ,avant la saison des pluies - ne seront que 3 700.

Je ne peux être que sceptique sur le succès de cette mission, d’autant plus que l’exemple de l’Union africaine au Soudan voisin est frappant. L’an dernier, avec Sophie Claudet, grande reporter à France 24, nous avions suivi leurs patrouilles au Darfour. Les Sud-Africains notamment nous avaient impressionnés par leur professionnalisme et leur engagement. Mais, même eux n’arrivaient pas à assurer la sécurité des civils et devaient se contenter de jouer les médiateurs entre les différents clans.
 

Dimanche 16 mars

 
Etrangement, N’Djamena m’évoque l’île anglo-normande de Jersey où je viens de passer une semaine. Est-ce dû au vent, un vent de sable qui, ici comme là-bas, s’infiltre partout, dans les moindre interstices et laisse une fine couche ocre sur toute les surfaces visibles… Peut-être s’agit-il plutôt d’une atmosphère, un sentiment d’insularité. Ici comme là-bas, on m’a dit : ce qui importe chez nous, ce n’est pas ce que tu as fait, mais qui tu connais. En quelque sorte, un grand village, un tissu complexe de liens familiaux, sociaux et, au Tchad, aussi ethniques.

 
Est-ce un hasard que, parmi les leaders rebelles, on trouve deux neveux du président tchadien ? Les frères Erdimi sont des Zaghawa Bideyat, la base tribale d’Idriss Déby, dont les ramifications vont jusqu’au Darfour. Jusqu’en 2004, Tom gérait le pétrole, principale ressource économique du Tchad, et Timane a longtemps été son directeur de cabinet - on le surnommait Raspoutine. Aujourd’hui, ce-dernier est à la tête du RFC, le Rassemblement des forces pour le changement.

 
La rédaction m’appelle : Timane vient de faire une déclaration à une agence de presse. Il menace d'attaquer le Sud du pays – siège des installations pétrolifères -  si la France et les Etats-Unis ne contraignent pas le président Déby à dialoguer. On me demande quelles sont les réactions à N’Djamena. Aucune. Personne n’est au courant, et le Ministre de la communication que je réussis à joindre par téléphone me dit ne pas prendre ces menaces au sérieux.

 
Il faut dire que le RFC est affaibli depuis février. D’une part, il a quitté l’Alliance des rebelles qui avait menacé le pouvoir au sein même de N’Djamena en février dernier. D’autre part, le RFC a perdu une grande partie de ses membres – les Ouddaïens, c'est-à-dire les habitants du Ouaddaï, dans l’Est du pays, une des dernières populations qui avait résisté aux colonisateurs français il y a un siècle. En consultant mes notes, je retrouve une dépêche intitulée "Nouvelles divisions entre les rebelles". UFDD, RFC, UFDC, FSR… je me perds dans les sigles et la chronologie. Je dois la relire quatre fois avant de commencer à saisir et finis par conclure qu’au Tchad, les alliances sont pour le moins fluctuantes.


Samedi 15 mars


Le déguerpissement est l’un des grands sujets conversation en ce moment dans la capitale tchadienne. Le déguerpissement, c’est le fait d’être forcé de quitter son domicile et de voir sa maison rasée par les autorités. C’est ce qui est arrivé à quelques milliers d’habitants de N’Djamena après la bataille de février. Officiellement, l'Etat récupère les terrains qui lui appartiennent et la mairie prévient en dessinant une croix sur les maisons concernées. Il s’agit d’un plan de restructuration de la ville prévu de longue date, mais beaucoup accusent le gouvernement d’avoir profité de l’état d’urgence pour accélérer le processus sans que nul ne puisse réagir. 


Le premier quartier qui a été visé est Goudji... une zone trop proche de l'aéroport, d’après les autorités, mais surtout un quartier habité en majorité par des Goranes, l'ethnie d'un des leaders de la rébellion. Près de la mosquée, seul bâtiment non rasé, quelques anciens se retrouvent et continuent de surveiller leur quartier où il ne reste plus que des décombres. Pour eux, c’est évident, "le gouvernement a voulu punir les habitants qui ont applaudi les rebelles".


A plusieurs kilomètres de là, à Farcha, dans le centre de N'Djamena, même scénario d’habitations dévastées. Partout des personnes âgées qui errent dans les ruines ou récupèrent des briques. Rapidement ma caméra attire l’attention. Difficile de filmer et d’interroger les habitants sans provoquer rapidement un attroupement. Les enfants, bien sûr, ont envie de passer à la télévision, mais les adultes aussi, sont curieux de savoir ce que vient chercher une journaliste occidentale chez eux. En général, cela se finit sous un arbre, un peu à l’abri de la chaleur étouffante.


Une jeune mère de huit enfants, drapée de rouge, prend la parole et explique qu’on lui a donné trois jours pour quitter sa maison, sans qu’on lui propose ni compensation, ni relogement. La plupart de ses voisins sont dans le même cas. En attendant une aide du gouvernement, ils s’arrangent tant bien que mal en allant habiter chez des cousins ou en repartant dans leur village d’origine.


Le maire de la capitale assure que des logements sont en construction. Ces déguerpissements se font dans le cadre d’un plan d’urbanisation, tout comme d’ailleurs, la construction d’un fossé autour de la capitale. Le maire appelle ça un "canal" sensé régler les problèmes d’évacuation des eaux et qui pourrait même se développer en boulevard périphérique. Mais la population est sceptique. Pour beaucoup, il s’agit d’une tranchée défensive en cas de nouvelle attaque rebelle, une tranchée qui alimente les inquiétudes quant à l’avenir. 


Vendredi 14 mars


Vol de nuit, arrivée sous un soleil voilé. A travers le hublot, une brume de poussière empêche de distinguer N’Djamena du désert environnant. Un désert plat et uniforme, loin des dunes et des oasis qu’on peut voir dans les atlas pour enfants. La capitale tchadienne ne présente aucun relief. Peu de maisons dépassent les deux étages et, si l’on fait abstraction des voitures, il est aisé de songer à l’époque où N’Djamena était une garnison construite par les Français au milieu de nul part et s’appelait Fort Lamy.


Ici, la guerre latente fait partie du quotidien. Hier encore, le gouvernement a prévenu que des rebelles, soutenus par le Soudan, avaient traversé la frontière, réveillant les craintes d’une nouvelle attaque. La dernière date de février, quand les rebelles ont menacé pendant deux jours le pouvoir au sein même de la capitale. La population est inquiète, incertaine. Mais plus que par les rebelles, elle semble terrorisée par les exactions commises la nuit par des soldats et des policiers qui profitent du couvre-feu pour régler leur compte. Officiellement, il s’agit d’agents véreux qui "agissent pour leur propre compte", explique le chef de la police dans un journal local de deux pages qui peut encore publier pendant l’état d’urgence instauré il y a un peu plus d’un mois. La plupart des autres médias, les radios privées notamment, ne diffusent plus de journaux parlés en raison du régime de "l’autocensure préalable".


En brève, le journal annonce aussi que les enfants de l’Arche de Zoé vont retrouver leurs parents aujourd’hui. En France, c’est l’actualité tchadienne de la journée. Mais ici à N’Djamena, les personnes que je rencontre, que ce soit dans une gare routière ou dans un café du "quartier latin", n’en ont pas entendu parler. En décembre, quand les autorités tchadiennes avaient arrêté les membres de l’ONG qui tentaient de transférer 103 soit-disant orphelins vers la France, l’affaire de l’Arche avait déclenché des réactions passionnées. Aujourd’hui, elle ne suscite aujourd’hui plus que de l’indifférence.


Même l’annonce par le président Déby d’une possible grâce pour les six membres de l’association avant la fin du mois ne provoque guère d’émoi. Il est vrai qu’on ne critique pas une décision présidentielle, du moins publiquement. Les plus informés, parlent de marchandage entre la France et le Tchad. Avec conviction certes, mais aussi beaucoup de lassitude. Les habitants de la capitale ont d’autres préoccupations : cela fait près de quarante ans qu’ils ne connaissent pas vraiment la paix, 17 ans que le régime est en place sans que leur quotidien ne s’améliore et depuis l’attaque de février, les prix ont augmenté, l’administration fonctionne au ralenti et des milliers d’entre eux sont "déguerpis".

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