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La France doit-elle intervenir au Tchad?

Tchad. Djibrine Assali, coordonnateur de l’intersyndicale : «Nos revendications ne datent pas d’aujourd’hui»

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http://www.cefod.org/ -  T&C n°257 mai 2007 -

Les agents de l’État sont entrés en grève depuis le 2 mai dernier. Au centre des revendications, des augmentations générales sur les prestations de l’État vis-à-vis de ses travailleurs. Pour en savoir davantage, Tchad et Culture a rencontré monsieur Djibrine Assali, coordonnateur de l’intersyndicale, le regroupement des syndicats.  

Monsieur Djibrine Assali, quels sont vos points de revendications ?


Nous avons demandé une augmentation de la valeur d’indice à 300 dans la Fonction Publique. Celui qui a l’indice 300, à l’heure actuelle perçoit 30 000 Fcfa, nous voulons qu’on lui paye 90 000 Fcfa et que celui qui gagne 50 000 perçoive 150 000 Fcfa ; qu’on triple en fait le salaire. Pour le SMIG nous voulons que son montant soit doublé. Ainsi la catégorie la plus basse percevra 56 000 Fcfa. Certains retraités tchadiens touchent en ce moment moins de  12 000 Fcfa par trimestre. Nous avons demandé que le niveau actuel des pensions soit multiplié par 200 et que les allocations familiales passent à 6 000 Fcfa. Comme dans toutes les négociations, il faut faire des concessions, nous avons revu à la baisse nos exigences en demandant simplement 250 puis 200 d’augmentation de point d’indice, 150 pour les pensions. Nous n’avons pas revu à la baisse notre exigence concernant le SMIG dont le niveau est très bas. Pour les allocations familiales, le gouvernement propose 2 000 Fcfa alors qu’il n’a budgétisé que 600 Fcfa par enfant. Malgré cela, depuis les années 78, ces allocations ne sont plus payées. Voilà un peu la synthèse de nos revendications.  

Sur quoi se fondent ces revendications ?

Ces revendications se fondent sur le fait que les travailleurs ont subi une perte énorme de leur pouvoir d’achat. A la dévaluation du Fcfa, en 1994, lorsque nous avions négocié la revalorisation du SMIG, nous avons fait une étude et à l’époque déjà il fallait un minimum de 60 000 Fcfa par mois pour permettre à une famille non pas de vivre décemment  mais au moins de survivre. Cela sans tenir compte des besoins autres que  le loyer et l’alimentation. A l’époque, le gouvernement a consenti de réviser le SMIG de 8 320 à 25 480 Fcfa. Il y a de cela 13 ans. Il est resté jusqu’à fin 2006. Avec un tel montant, aucun ménage ni même un célibataire, ne peut vivre. C’est pour cela que nous avons dit le SMIG doit être augmenté de 100 % ce qui nous emmène à 56 000. Ce montant est en dessous même de ce que nous avions demandé en 1994. Depuis lors, l’inflation est allée galopante. Le gouvernement la situe autour de 6% à 7%  mais en réalité elle est de plus de 10%. Aujourd’hui, on peut estimer à au moins 50 % la perte du pouvoir d’achat des travailleurs.

Pour vous édifier, je vous donne un exemple : En 1968 j’étais à l’école normale et en 1969, j’ai reçu 81 600 Fcfa de bourse pour mes trois mois de vacances. Avec cet argent, j’ai acquis une concession à Mongo à 35 000 Fcfa, j’ai payé la dot de ma femme. A cette époque-là, dans mon village, on exigeait un bœuf comme montant de la dot (un bœuf ne valait pas plus de 5 000 Fcfa). Ce que j’avais donné était considéré comme une grosse somme. La bière coûtait moins de 150 Fcfa et le vin 200 Fcfa. J’avais passé les meilleures vacances de ma vie. Aujourd’hui avec le même montant on ne peut réaliser tout cela.

La valeur de l’indice est celle de 1970. 36 ans après, elle est restée la même. Si on tient compte de la perte du pouvoir d’achat, on peut estimer l’augmentation nécessaire à plus de 300 %. Si l’on fait des calculs simples prenant en compte les besoins vitaux d’une famille, on s’apercevra que c’est tout à fait raisonnable d’exiger cette augmentation du point d’indice.

Malheureusement le gouvernement ne raisonne pas de cette façon. On dirait qu’il est sur une autre planète, il ne connaît pas ces réalités là. On comprend qu’ils ont des à-côtés que le commun des fonctionnaires n’a pas. Ces derniers n’ont que leur salaire. Cette situation explique aussi l’ampleur de la corruption.  

Le gouvernement répond que vous vous focalisez uniquement sur les ressources pétrolières qui sont tarissables. S’il y a ces augmentations, cela risque d’être des droits acquis qui poseront problème demain.

Ce raisonnement ne tient pas debout car,  avant l’arrivée des ressources pétrolières, les salaires étaient payés sur les recettes ordinaires  de l’État. Si aujourd’hui les salaires ne sont pas payés, c’est à cause de la mauvaise gestion des ressources de l’État. On nomme aux postes de responsabilité des gens qui sont souvent des proches du pouvoir, qui n’ont pas les compétences requises et qui détournent au vu et au su de tout le monde. Nous vivons dans ce pays et nous voyons ce qui se passe. Il y a des jeunes fonctionnaires qui, en moins de 10 à 15 ans ont bâti des villas qui coûtent des dizaines parfois des centaines de millions de Fcfa. On sait quel est le salaire qui leur est payé. D’où vient cet argent ? S’ils se permettent cela, c’est parce qu’il y a effectivement des détournements de deniers publics. Des douaniers formés vous disent qu’à l’heure actuelle seul le dixième des recettes douanières  entre au trésor. Cela veut dire que les neuf dixièmes sont détournés. C’est un manque à gagner pour le Trésor public.

Par rapport aux ressources pétrolières qu’on dit tarissables, il faut relever qu’on continue à découvrir de nouveaux puits. Le prix du baril de pétrole est à plus de 60$, donc il y a une entrée importante d’argent. Même si on estime que d’ici une dizaine d’années ces ressources vont tarir, un gouvernement responsable et qui a une vision, peut investir pour diversifier les sources de revenus de l’État. Je ne pense pas que cette augmentation de salaire exigée par les travailleurs pourrait constituer un obstacle ou serait impossible à supporter.  

Pour le gouvernement, les besoins en infrastructures notamment scolaires, routières et les réseaux d’adduction d’eau, sont si importants qu’ils engloutissent une part importante des ressources pétrolières.

Une fois de plus il faut voir la réalité en face. Dans le Nord et le Nord-Est du pays, vous trouvez des écoles, des dispensaires dans des endroits où il n’y a même pas 300 ou 400 habitants. Parfois il y a des écoles et des dispensaires qui sont construits et qui ne sont pas utilisés. On évoque les infrastructures pour justifier  les détournements. Il suffit de prendre le rapport du Collège de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières pour être édifié. Il y a des exemples où parfois l’ouvrage n’a pas été réalisé mais l’argent est décaissé ; parfois l’ouvrage vient à peine d’être réceptionné que  les bâtiments sont fendillés. C’est dire que la qualité même des ouvrages laisse à désirer. C’est une manière de permettre à certains de s’enrichir au détriment du reste de la population. Nous ne disons pas que les infrastructures ne sont pas nécessaires  mais si on les implantait en tenant compte des besoins réels de nos populations, si on réalisait ces ouvrages là où il faut, ce serait très bien. Malheureusement  ce n’est pas ce qui se passe. Les travailleurs  ne peuvent accepter de faire des sacrifices pour permettre à une catégorie de personnes de s’enrichir.  

A une radio locale, vous avez déclaré que les négociations n’ont pas avancé. La ministre de la Fonction Publique , elle, a dit qu’il y a des avancées notables mais que vos revendications ne sont pas réalistes.

Pour nous, nos revendications sont réalistes. A supposer qu’elles ne le soient pas, est-ce que vous pensez que 10 % d’augmentation c’est réaliste ? En 2005, le Président de la République nous a demandé de  "ne pas exiger d’augmentations pour 2006 et qu’en 2007, il y aurait une augmentation substantielle." A titre de rappel, en 2003 il y a eu une augmentation de  5%, puis 10% en 2004. En 2005 c’était 5 % mais, il a fallu aller en grève pour que l’assemblée décide que cette mesure  soit appliquée à partir du 1er janvier 2006. Pour l’année 2006, il n’y a pas eu d’augmentation. En 2007, nous nous attendions, surtout avec cette manne pétrolière, qu’il y ait une répartition équitable pour toute la population. Pour nous, nos revendications sont légitimes. La ministre l’a elle-même reconnu. En matière de négociation, il faut convaincre l’autre partie et il faut aussi avancer, on ne doit rester figé sur ses positions. Quand on nous dit que c’est 10% ou rien, où est l’avancée ?  

Le gouvernement vient de promulguer une loi sur le droit de grève. Comment réagissez-vous à cela ?

Il est malheureux de constater que, comme par hasard, chaque fois que nous sommes en grève, le gouvernement s’ingénie à trouver des moyens plus ou moins légaux pour contrecarrer notre mouvement. En 1994, il y a eu la promulgation du décret n° 096 pour réglementer le droit de grève. Nous avons rejeté ce décret et avons déposé une plainte au Bureau International du Travail. En 2006 lorsque nous étions en grève pour réclamer les 5%, le gouvernement a déposé un projet de loi pour réglementer la grève  et qui comportait des aspects contraires à la convention n° 87 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical. Nous l’avions fait connaître et l’assemblée a renvoyé ce projet de loi. Cette année encore, le gouvernement réactive le projet et le fait adopter. Nous  comprenons que la grève soit réglementée par la loi comme partout dans le monde mais, on ne peut y mettre n’importe quoi surtout pas des dispositions qui feraient que la grève n’ait plus aucun impact. Or, c’est ce que cherche le gouvernement quand il étend la notion de service essentiel ou stratégiques aux régies financières, aux services centraux des affaires étrangères, à l’administration du travail, etc. Les services essentiels sont ceux dont l’arrêt pourrait mettre la vie des populations en danger. Nous allons intenter une action contre cette loi pour qu’elle soit amendée et qu’elle soit conforme aux dispositions de la convention 87 de l’OIT.  

Des démarches sont en cours pour que les élèves des classes d’examen reprennent les cours. Comment réagissez-vous ?

Nous sommes aussi des parents d’élèves qui sont aujourd’hui victimes des conséquences de l’interruption du travail mais, comme le gouvernement même reconnaît la légitimité de notre action, il lui appartient de trouver une solution  et de faire reprendre le travail. Donc la responsabilité incombe entièrement au gouvernement. Nos revendications ne datent pas d’aujourd’hui. Dès l’adoption de la loi de finances 2007 au mois de janvier, tous les syndicats qui font partie de l’intersyndicale ont réagi en demandant un collectif budgétaire au plus tard fin février pour prendre en compte nos exigences. Le gouvernement n’a rien fait. De plus,  nous sommes  en négociation pratiquement depuis la fin du protocole d’accord signé en 2002, c’est-à-dire depuis octobre 2004 pour l’augmentation de salaire et en 2005 nous avons fait la proposition d’augmentation de 50 %. Le gouvernement a promis faire étudier la proposition par ses services techniques avant de monter des scénarii et d’appeler les syndicats pour des  négociations. Ils ne nous ont pas contactés et ont fait adopter un budget avec 2% d’augmentation. Ce n’est pas une attitude responsable. Si le gouvernement avait la volonté de régler cette question, il l’aurait réglée depuis 2005 ou en début 2006 mais il ne l’a pas fait. Il a fallu qu’on dépose un préavis de grève. Nous n’avons pas d’autres moyens que d’aller en grève pour nous faire entendre.  

Propos recueillis par Naygotimti Bambé

 T&C n°257 mai 2007

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