Restauration des libertés au Tchad: la France disqualifiée
(Le Pays 20/02/2008)
L'Union européenne vient de demander la libération d'urgence des responsables de partis d'opposition au Tchad par le régime du président Idriss Déby. Les 27, par la voix de leurs ministres des Affaires étrangères, ont exigé leur libération immédiate, notamment celle du Mahamat Choua, retrouvé entre les mains de l'armée nationale.
Deux autres, Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte-parole de la principale coalition de l'opposition tchadienne, et le député fédéraliste Ngarlejy Yorongar, un des principaux opposants enlevés de leur domicile pendant l'attaque rebelle des 2 et 3 février derniers sont toujours portés disparus. L'Etat d'urgence décrétée dans la foulée par le pouvoir en place alourdit le mystère de ces enlèvements qui semblent avoir bien été médités et qui suscitent des inquiétudes quant à la vie des opposants. Au-delà de l'instauration de l'Etat d'urgence, c'est la problématique du respect des droits humains et des principes démocratiques qui est tout entière posée. L'insistance de l'Europe auprès de N'Djaména traduit certainement cette préoccupation et à juste raison.
Sauvé par la France, le régime de Déby voudrait bien mettre le territoire en quarantaine et solder à sa façon ses comptes avec ses opposants. Paris, si elle n'est pas directement responsable de ce qui arrive, est fortement complice des exactions qui ont cours actuellement sous le couvert de l'Etat d'urgence. Dès lors, on comprend le silence des autorités françaises qui sont trop gênées aux entournures pour rappeler Idriss Déby à l'ordre. La mollesse de Paris tranche avec la fermeté de l'Union européenne. On s'attendait à ce que, au nom des mêmes intérêts qui ont présidé au sauvetage du régime de N'Djaména, Paris fût également regardante sur le strict respect des droits de l'homme et des principes de l'Etat de droit démocratique. Elle ne peut nier aujourd'hui que le régime de Déby lui doit une fière chandelle et cela devrait être un moyen de pression pour amener le maître de N'Djaména sur le droit chemin des libertés individuelles et collectives. En ne prenant pas ses responsabilités, la France entretient un monstre qui est en train de mettre la presse sous coupe réglée à travers la censure préalable qu'il a instaurée, après avoir contraint une partie de son opposition à l'exil et au silence.
Le pire est peut-être à venir. L'attitude timorée de la France pourrait être interprétée à N'Djaména comme un blanc-seing. En tout cas, Paris ne devrait pas se sentir fier d'avoir sauvé un tel régime même revêtu du manteau onusien. Désormais, on comprend pourquoi la France a oeuvré et obtenu une résolution au Conseil de sécurité, attendu la position de l'UA avant de proclamer officiellement et publiquement son soutien au "président élu démocratiquement". Dès avant même l'attaque des rebelles, Paris avait choisi son camp, au nom d'accords de défense et de coopération en dépit des dénégations qui transpiraient un certain malaise. Quand on connaît les conditions dans lesquelles le régime Déby est survenu sur la scène politique tchadienne, il est impératif que la communauté internationale trouve une solution à cette guerre larvée entre le Tchad et le Soudan par rebellions interposées .
Au contraire de l'Europe, plus neutre dans l'appréciation de la situation au Tchad, la France, elle , nage en pleine contradiction entre la défense de ses intérêts stratégiques (ressources et pré carré) et le respect de l'éthique politique. On est toujours mémoratif du marchandage politique autour des prisonniers de l'Arche de Zoé entre Paris et N'Djaména.
L'Europe a tout intérêt à mettre la pression sur N'Djaména qui pourrait voir dans le déploiement de l'Eufor des supplétifs pour stabiliser le régime. L'attitude des 27 peut être déterminante dans la gestion de la crise qui gangrène cette partie du continent depuis des années par la faute d'homme accroché au pouvoir et plus apte, à servir son mentor qu'à servir les intérêts réels de leur peuple. Sur le Tchad, la voix de la France est désormais brouillée, moins crédible et les rebelles qui se drapent aujourd'hui du manteau de justiciers pourraient demain, ne plus se laisser avoir par Paris qui a instrumentalisé l'aéroport de N'Djaména pour le compte de Déby.
L'alliance des forces rebelles qui a promis de reconquérir la capitale a déclaré que Paris portait la "lourde responsabilité d'une complicité active avec le régime dictatorial de Déby" dans la répression dont sont victimes les opposants. Sous cet angle déjà, la France est disqualifiée. Elle l'est d'autant plus qu'elle attend de N'Djaména la grâce présidentielle du dictateur Déby.
"Le Pays"
© Copyright Le Pays



Commentaires ( posté):
Postez votre commentaire